Le véritable « jihad » contre le terrorisme et l’islamophobie

La lutte anti-terroriste, qui doit être multidimensionnelle, est un combat de longue haleine. La préservation de la cohésion inter-communautaire est un facteur crucial pour son succès. Or la montée de l’islamophobie est une aubaine pour les groupes terroristes dans leur instrumentalisation de la religion. L’association erronée qui est souvent faite entre islam et terrorisme est l’un des principaux facteurs qui expliquent ce phénomène. Deux termes sont à mettre en relief ici : « islamiste » et « jihadiste ».

L’attaque barbare contre le Splendid Hotel à Ouagadougou, le 15 janvier, et celle contre le Radisson Blu Hotel de Bamako le 20 novembre. La boucherie ignoble du 13 novembre à Paris, celles – nombreuses – au nord-est du Nigeria, au Tchad, en Somalie, au Kenya…

Tous ces actes terroristes relèvent d’une extrême violence qui ne laisse indifférente aucune personne dotée d’une conscience humaine. Ces crimes de masse provoquent, très logiquement, des sentiments d’émotion et de choc et appellent une réaction appropriée de la part des autorités des pays visés. Dans le sillage de ces réactions, cependant, apparaissent parfois des stratégies contre-productives pour la cohésion inter-communautaire de nos sociétés.

Et comme certains groupes terroristes prétendent représenter une religion, en l’occurrence l’islam, des langues se permettent de tout mélanger, même dans des discours officiels, et des actions sont préconisées qui mettent toute la communauté musulmane dans le même sac, la rendant responsable des actes commis par des terroristes dont elle est pourtant la principale victime. L’on se souvient des propos de Donald Trump à cet égard. L’islamophobie tend à se normaliser et le musulman devient ainsi un « terroriste présumé » – jusqu’à preuve du contraire. Une aberration très dangereuse pour notre monde.

La lutte anti-terroriste, qui doit être multidimensionnelle, est un combat de longue haleine. La préservation de la cohésion inter-communautaire est un facteur crucial pour son succès. Or la montée de l’islamophobie est une aubaine pour les groupes terroristes dans leur instrumentalisation de la religion. L’association erronée qui est souvent faite entre islam et terrorisme est l’un des principaux facteurs qui expliquent ce phénomène. Deux termes sont à mettre en relief ici : « islamiste » et « jihadiste ».

Combien d’analystes qualifient-ils la Corée du Nord de « démocrate » simplement parce qu’elle s’appelle, officiellement, « République populaire et démocratique de Corée » ?

Qualifier les terroristes par ces termes est, à la fois, analytiquement fallacieux et stratégiquement dangereux. Les adeptes de ces termes se justifient par le fait que ces groupes se réclament de l’islam et prétendent mener un « jihad », interprété comme une « guerre sainte ». Mais combien d’analystes qualifient-ils la Corée du Nord de « démocrate » simplement parce qu’elle s’appelle, officiellement, « République populaire et démocratique de Corée » ? Quid de l’Armée de résistance du seigneur (LRA), dont le leader prétend – faussement – vouloir restaurer les dix commandements de la Bible en Ouganda ? De même, le comportement de la grande majorité des musulmans et les explications de plusieurs experts sur la religion islamique ne réfutent-elles pas les manipulations des terroristes ?

Il sied de rappeler ici que jusqu’à la seconde moitié du 20e siècle, « islamisme » était synonyme d’islam, et « islamiste » de « musulman ». C’est ainsi qu’il est conçu dans une citation que le Petit Robert attribue à Gérard de Nerval (1808-1855) : « L’artiste avait adjuré l’islamisme, et lui et sa femme n’avaient de musulman que le bonnet turc ». Justement, parce que « islamiste » est étymologiquement tiré de l’islam et que « jihad » renvoie à une notion considérée comme islamique, même si ce terme signifie littéralement « lutte » et est employé dans ce sens par des communautés musulmanes, il est difficile pour celui qui entend ces qualifications de ne pas penser à la religion musulmane, et ce, nonobstant toutes les ingénieries sémantiques qui voudraient établir une distinction entre « islam » et « islamisme », d’une part, et « musulman » et « islamiste » de l’autre, d’où les débats sur l’islam à chaque fois qu’il y a une attaque terroriste revendiquée par des gens décrits comme « islamistes ».

Dès lors qu’il ne s’agit pas de faire le procès d’une religion, l’on peut se demander ce qu’on perdrait en décrivant Boko Haram ou Al-Qaïda simplement par leur nom, ou comme « mouvements terroristes », sans qu’il faille ajouter, coûte que coûte, les notions d’« islamiste » ou de « jihadiste » ?

En plus de l’empoisonnement des relations inter-communautaires, une autre conséquence de cet amalgame est qu’on occulte les motivations non religieuses des mouvements ou personnes engagés dans des actes terroristes. De fait ces motivations, y compris la quête de gain matériel, sont souvent réduites à la religion, alors que Aqmi œuvre par exemple davantage dans le trafic de drogue qu’autre chose. Le danger pratique ici, c’est que des mesures anti-terroristes soient adoptées sur des bases douteuses et s’avèrent contre-productives. Ce n’est qu’en prenant en considération tout l’éventail des motivations possibles à de tels crimes qu’on a pu se rendre compte que le copilote du vol 9525 de la compagnie Germanwings, qui a tué 150 personnes le 24 mars 2015 dans les Alpes françaises, souffrait de troubles mentaux. Peut-être que cette démonstration a été facilitée parce que l’intéressé n’avait rien d’islamique.

Bien entendu, les leaders religieux musulmans doivent continuer leurs efforts pour réfuter les manipulations des mouvements terroristes et expliquer aux jeunes que ces derniers n’ont rien avoir avec leur religion. De même, les médias doivent se défendre de diffuser les messages de propagande de ces mêmes mouvements, et les décideurs doivent peser leurs mots et prendre des décisions mieux avisées. Voici le véritable « jihad » – entendez « lutte » – que nous devons mener à la fois contre le terrorisme et l’islamophobie qui en résulte tout en l’alimentant.

Issaka K. Souaré

Source : Jeune Afrique

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